Elias Sanhaji
96-06-26
17.DEC.2025


Je suis né en 1996. En 2006, 
lors de la Coupe du monde remportée par l’Italie contre la France au cours d’une finale mythique, je connais mes premiers grands émois footballistiques. Nombreuses sont les personnes de ma génération qui pensent avoir connu le prime du football : on a vu évoluer l’aube et l’apogée de la rivalité Messi—Ronaldo ; on a admiré les clubmen, joueurs légendaires qui restent fidèles à leur club durant quasiment toute leur carrière à l’instar des Del  Piero et Buffon à la Juve ; on assiste aux survivances d’un football “plus authentique” avec son spectacle fantaisiste sur le terrain et en dehors, son joga bonito et ses tifos. Aujourd’hui, les plus nostalgiques diront que le football moderne est de plus en plus aseptisé, de moins en moins spectaculaire (data management, arbitrage vidéo,
jeu ultra tactique et standardisé) et de moins en moins populaire (droits tv, prix des places élévé, surveillance dans les stades, répression des ultras).
À travers cette exploration intime d’une période d’évolution importante du football, entre archives de mes passions d’enfance et ma pratique du foot, je mobilise sans nostalgie ni regret un univers d’images avec vingt ans de plus. Je redécouvre la Juventus de Turin et le Standard de Liège, les deux clubs chers à mon cœur depuis petit : le premier, club magouilleur bourgeois et très conservateur du nord de l’Italie ; le second, club magouilleur populaire Belge wallon, traditionnellement
ouvrier et fervent antifasciste.
Au travers d’une exploration rétrospective, voici la réminiscence
d’un espace imaginaire, présenté comme l’intimité d’un foyer qui réveille de bons souvenirs
.
—Elias Sanhaji.

Dans cette nuit berlinoise de juillet  2006, les projecteurs du Stade Olympique découpent des halos nets autour des joueurs. Maillots détrempés, visages marqués. Chaque seconde semble peser davantage. L’Italie et la France jouent leurs dernières cartes. Zidane flotte à mi-distance, le dos droit. Chaque fois que le ballon parvient jusqu’à lui un frisson parcourt les gradins : le temps se ralentit, seconde après seconde, comme si touxtes retenaient leur respiration pour voir quelle ligne s'apprête-t-il à fendre. Puis vient une montée rapide, un décalage soudain ouvre le jeu. Ribéry surgit, tranchant, se glisse entre deux maillots bleus ciel. Il évite de justesse la semelle d’un défenseur, récupère le ballon au moment où il semble perdu, avance encore, dans le but de briser enfin le score figé. Le stade grogne, se soulève, espère, mais Buffon jaillit, coupe l’angle et ferme la porte d’un geste autoritaire. Expire collectif dans les tribunes, soupirs de plainte. Le mouvement du jeu repart aussitôt dans l’autre sens—comme une vague qui se retire. Pirlo, calme, orchestre la relance italienne d’une simple touche de balle, que même les défenseurs français hésitent un instant à presser. La balle file vers Toni, qui tente de se retourner, mais Thuram veille et, solide, arrache le ballon.

Au milieu de cet échange, un instant fige le monde. 107e minute. La balle rebondit vers le cœur du terrain et Zidane, légèrement éloigné de l’action, pivote pour se replacer. Materazzi est là, une phrase courte s'échange à peine audible pour quiconque se trouve à plus de deux mètres. Zidane s’arrête net. Il se retourne lentement. Le vacarme du stade se réduit comme si l’air devenait plus lourd. Materazzi lui fait face, surpris par l’immobilité soudaine de son adversaire. Zidane abaisse la tête, se penche vers l’avant, et percute le torse de l’Italien avec une puissance sèche. Materazzi s’effondre en arrière. Les joueurs s’immobilisent. Certains lèvent les bras, d’autres avancent en hésitant, incapables de comprendre. L’arbitre, d’abord loin de la scène, se tourne, intrigué par le tumulte. Les assistants s’agitent, les mots se perdent dans la confusion. La décision tombe : carton rouge. Zidane ne proteste pas. Il fixe l’arbitre un instant, tourne les talons, le visage fermé et calme. Il s’avance lentement, vers la ligne de touche, au milieu des sifflets, des cris, des murmures, et du silence de celleux qui réalisent l’ampleur de ce qui est en train de se jouer.
La finale est déjà une légende.

De toute la littérature dédiée, il est difficile de trouver un seul angle du football qui n’ait pas déjà été développé jusqu’à devenir une niche à part entière—c’est dire la joie que suscite ce sport. Une critique récurrente voudrait pointer la disproportion qu’entretiendrait le foot entre sa pratique réelle et les hectolitres d’encre versés pour en détailler la pelouse, un jeu de jambes technique, la spécificité d’une coupe de cheveux, une fidélité intarissable au club, ou encore l’ampleur d’un merchandising qui, à l’instar de celui d’Hello Kitty, permettrait à quiconque de vivre exhaustivement aux couleurs d’une équipe toute sa vie durant. S’ajoutent à cela les parties de fifa, de futsal, autobiographies de joueurs devenus icônes, cérémoniels de supporters, kilomètres d'impressions sur papiers glossy, images saccadées de gestes techniques en décomposition dans l’espace, et aussi les mugs, gourdes, coques de téléphone, rebrandings, cuirs de ballons, les chants, slogans et chorégraphies collectives, edits TikTok, supports visuels de baile funk, sagas de mercato, vignettes Panini, la vente de téléviseurs et tous les autres rituels qui font du football une ponctuation—plus ou moins dense mais continue—agissant comme repères temporels dans nos vies. 

De toutes ces choses, Elias nous propose une exploration spécifique et située de son expérience personnelle—que nous pouvons qualifier de terrain. Car c'est autour de rituels que les supporter·icex, intégré·ex à diverses communautés d'affects, jouissent par le foot d’un espace d'expression emotionnelles non-filtrées—parfois même de transes collectives, d’intimités identitaires, héritées ou non, d’extases ou non, de mémoires affectives aussi symptomatiques de dynamiques de classe. Et ainsi, d’un biais d'affirmation existentiel transcendé à l'heure du jeu en cohésions sociales puissantes. 
Le foot est outil d'expressions culturelles.  


a§s

ANALOG PHOTOS Raphaëlle
BAR Eléonore, Renaud & Raphaëlle


ASSSABOUT! NOW ! 13.05.2026 Romain Zacchi & Patrick Carpentier FR / NL / EN