Rokko Miyoshi
OUTLINE
OF A KNOT
10.SEP.2026


Rien ne tient jamais seul.
Un point d’accroche concentre 
points de vue et points de tenue. 
Il engage une prise concrète avec le réel, disponible au regard, et se prolonge de réactions en chaîne. Chaque élément implique déjà dépendances, et tensions. Presque invisible, le clou en est une figure discrète mais décisive. L’étançon en constitue une forme élargie, plus structurelle—il maintient, accompagne, équilibre des rapports entre forces et tensions. À eux seuls, clous comme étançons n’existent qu’en relation : ils supposent une surface, une épaisseur dans laquelle mordre, une résistance. Ils impliquent ainsi des décisions, des gestes, des directions, et engagent une manière de se rapporter aux objets et aux surfaces. Ce souci des choses dépasse leur matérialité, ouvre des liens qui excèdent leurs fonctions. Rien ne tient jamais seul. 
       Soutenir implique une préoccupation concrète pour le monde, orchestrée d’ajustements. Le support n’est pas seulement ce qui porte—il est ce avec quoi il faut composer. Il impose des limites, des contraintes, des aspérités. Il oblige à faire avec des moyens souvent imparfaits. Entre le format et le cadre, entre l’approche et l’accroche, se dessinent des attitudes discrètes de relations. Ce régime d’attentions engage une connexion étroite aux matériaux, qui portent des mémoires d’usage, des tensions accumulées, des empreintes, des héritages ou hommages parfois effacés. Tout un vocabulaire et des attitudes chères au cœur et aux pratiques de Romain et Patrick.
       Le monde est plus chargé que jamais. Il est plein de matières, d’objets, de marchandises et de déchets ; mais aussi plein d’images, et de sons, plein d’idées, de récits et de causes ; il est plein de désirs et de choix. Dans ce monde comme ̔saturé de réalités’, il devient difficile de tenir les choses en main, c’est-à-dire de les manipuler et de les maintenir—dans le double sens de tenir et d’entretenir. Car nous vivons toujours plus d’expériences qui nous évitent de rencontrer corporellement le réel, c’est-à-dire de le percevoir, en nous confrontant, par exemple, à ses frictions.
Prendre le temps de s’attacher aux choses, par le rapport d’usage et les précautions qu’il conduit—un rapport qui ne serait ni lié à la consommation, ni même à l’utilisation, mais qui renferme l’affection, l’égard et parfois même une forme de sollicitude—pourrait contenir la possibilité d’une relation sentimentale, accueillante et prévenante aux objets. Rien ne tient jamais seul.       
       Un regard particulièrement attentif sur les choses qui l’environne et qui se tient prêt à se saisir de ce qui lui fait signe, est celui du·de la collectionneur·euse. La proposition de Romain et Patrick se nourrit de l’estime que leur ont inspiré d’autres auteur·ices-mentors—notamment la figure du collectionneur sans compromission qu’incarne pour eux Herman Daled. Autrement dit, inspirés d’une attitude qui se tient prête à entendre l’appel des choses qui pourraient devenir la matière et les outils de plus vastes projets. Collectionner est la passion des enfants, pour lesquels les choses n’ont pas encore le caractère de marchandises, et pour qui la rencontre est souvent sensuelle et tactile. Cette dimension sensible, ductile et charnelle des collections en précise les sympathies et même les affections. D’autant plus quand cette captation vient souvent s’enrichir de considérations d’ordres esthétiques : associées à des récits, à des manières d’associer les objets à d’autres objets, de les exposer, jusqu’à produire parfois même des usages ritualisés. Romain et Patrick évoquent précisément que ce double rapport—d’usages pratiques et esthétiques—induit vis-à-vis de l’objet des relations d’interdépendances, plus poussées encore que dans n’importe quel autre forme de propriété. 
Rien ne tient jamais seul. 
       Le clou en est lui-même l’indice. Il ne produit rien, mais relie, fixe, met en tension. L’étançon rend visible une forme de soutien, absorbe l’absence de ce qui manque. Ces éléments engagent une économie minimale de moyens, ouverts dans leurs usages. Ils articulent des plans hétérogènes—matériels, perceptifs, affectifs—et permettent des déplacements de sens. Rien ne tient jamais seul. 

La pratique de Romain assume pleinement un facteur de charge non seulement physique, puis esthétique mais aussi symbolique—les formes apparaissent lestées, visuellement et physiquement, par une profondeur qui excède leur simple présence formelle. Cet aplomb engage une manière de tenir, en relation étroite aux matériaux, et en souligne directement l’épaisseur sensible. Cette manière d’habiter la charge, d’appréhender le poids des choses, leur pesanteur—et leur gravité—indique la nécessité de rencontrer la profondeur conceptuelle qui la conditionne. Une manière de faire apparaître, à travers les formes, les liens qui les traversent et les soutiennent. Cette solidité, cet aplomb, met au travail ces matériaux et compose un espace où, loin d’être inertes, ils deviennent agents d’attractions, et en soutiennent ainsi la charge poétique. 
       Travailler ces zones d’accroches et d’attaches revient alors à déplacer l’attention vers ce qui rend les choses possibles. Ce qui importe n’est pas seulement ce qui se montre, mais ce qui permet que cela tienne. L’attachement—au sens du lien et de l’affection—devient une condition de tenue. Faire apparaître les relations qui traversent les objets et ce(lleux) qui les soutiennent engage notre capacité d’interprétation, autant que l’appropriation affectueuse, subjective, et parfois même subversive, que nous saurons en faire. Cela engage notre capacité à prendre les choses en main, à les prendre en charge et à en prendre soin ; mais aussi à la manière dont 
nous saurons les intégrer au monde—et à en préserver l’expérience sensible. Rien ne tient jamais seul. 

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a§s



ANALOG PHOTOS Raphaëlle Serres
Impressions du texte d’exposition par Eléonore Bonello
Le bar a été assuré par Eléonore, Renaud et Raphaëlle

Recherches et archive par Patrick Carpentier. Photo du clou est extraite de Cahiers 17—Henry van de Velde, 2021